L’histoire de Thomas

Thomas est un jeune vivant dans une société policière et autoritaire ne demandant qu’un peu de liberté pour vivre sa vie.

Le voyage de Thomas

Thomas se réveilla en sursaut. Sa respiration haletante sifflait un peu alors que la sueur perlait de son front. Ses émotions lui hurlaient qu’il était en danger, et il promena un regard anxieux sur la pièce autour de lui. Rien d’inquiétant ; il se força à  inspirer et expirer profondément pour se calmer.

Quel étrange rêve.

Sachant qu’il ne parviendrait pas à se rendormir, Thomas s’extirpa de son nid douillet et chaud et traversa la pièce pour se servir un bol de céréales. Les rideaux crissèrent doucement sur leur support alors qu’il ouvrait la fenêtre pour sortir s’aérer dans le calme du petit matin. Tout en mastiquant, les oreilles emplies de ce son réconfortant et croustillant, il étudia pour la énième fois les façades des immeubles autour de lui.

Quelle triste vie.

Tout le monde savait que votre vie était déterminée depuis votre naissance. Dans cette société aseptisée, standardisée, hiérarchisée, il n’était pas possible de rencontrer vos parents. Vous preniez soudainement conscience de votre existence et de celle de votre jumeau, tout simplement. Et rapidement la vie vous rattrapait. Trié, dès l’enfance, le jumeau de Thomas était un reproducteur. Il allait lui-même donner naissance à deux jumeaux avant de s’éteindre. C’était là un rôle noble, bien sûr, mais il ne fallait pas s’attacher à une existence trop brève pour avoir un réel sens.

Thomas avait la chance d’avoir été sélectionné pour pouvoir mûrir. Il ne savait pas très bien qui lui avait laissé cette possibilité, ni même pourquoi, mais il en était satisfait.

Sa cuillère heurta le fond du bol et n’y trouva plus rien à ramasser. Avec un claquement de langue agacé, il rentra. Il avait à nouveau consommé sa ration journalière trop rapidement et il n’était même pas rassasié… La façon dont tournait ce monde ne lui plaisait décidément pas. Mais qui pourrait bien changer le système ?

Et pourquoi diable cette impression pressante de danger ne le quittait-elle pas ?


Ce rêve avait semblé durer une éternité. Une vie entière en réalité.

Thomas avait du mal à se souvenir exactement de tous les détails, mais l’ensemble restait relativement clair dans son esprit. Il avait été un être spécial. Tout le monde l’aimait autour de lui et il avait tout ce qu’il voulait, ou presque.

Dans ce rêve, il vivait dans une sérénité sans nom et cela avait eu des effets secondaires assez inédits… Comme son tour de taille ahurissant. Mais qui s’en souciait au fond ? Si on ne vit pas heureux, pourquoi vivre ?

Généralement, les gens hors du commun sont rejetés. Toute personne rejetant le rôle qui lui a été attribué à la naissance est, au mieux, mise au ban de la société. Lorsque cette même société ne se débarrasse pas, tout simplement, de l’individu récalcitrant.

Mais pour une raison étrange, il avait été accepté tel qu’il était, et cela avait duré, et cela lui avait beaucoup plu.


Sa valise pesait lourdement dans sa main. C’était le poids d’une vie abandonnée, d’un avenir non construit, plus que le poids de ses affaires. Thomas sentait la tension dans ses muscles. Cette tension qui noue les épaules et raidit la nuque.

Il avait parfaitement conscience que ce qu’il faisait était illégal. Mais il n’avait pas pu se rendormir. Alors que tous ses sens lui montraient que tout allait bien, que son monde continuait à tourner normalement, que sa vie suivait le cours du lent fleuve tranquille de son existence programmée, son instinct s’égosillait et lui ordonnait de fuir. C’était comme si une autre personne, dans sa tête, lui hurlait de prendre les jambes à son cou… Non, c’était comme si un autre lui-même le faisait.

Il ne pouvait laisser son esprit divaguer. Se fondant dans la masse, se glissant entre les autres gens, il avait l’impression que tout le monde le regardait et savait ce qu’il projetait. Bien que sa logique fût consciente de l’impossibilité qu’il soit démasqué, son imagination s’emballait. Sa chemise collée à son dos par la transpiration, il affichait son plus beau masque d’impassibilité.

Il n’avait pas pu se rendormir ce matin-là et il avait passé de longues heures à s’observer dans le miroir, à regarder ses mains. Il ressemblait à tout un chacun. Mais il était convaincu, qu’au fond, il était quelqu’un de spécial.

Personne autour de lui ne semblait ne serait-ce qu’imaginer quitter cette ville, ni même ce quartier. Personne ne se plaignait du rationnement et des quantités de nourriture insuffisantes. Personne ne se plaignait de manquer d’air et d’avoir besoin de mieux respirer. Sauf lui.

Bien sûr, il savait aussi les risques qu’il prenait. Toute personne vivant dans cette société était pucée, avant même la naissance. Forts de cet outils, les gouvernants pouvaient instantanément vous identifier, connaître votre métier, votre lieu de résidence. Mais surtout, ils savaient lorsque vous « changiez ». Si vous étiez malade, mais aussi si des idées subversives vous prenaient, un simple contrôle de votre puce avec leur maudit appareil, et ils savaient tout de vous.

Thomas fut ramené dans le présent lorsqu’il heurta, par mégarde, un agent en uniforme. Il sursauta et étouffa un cri, son esprit s’emballant et lui faisant croire qu’il allait être découvert ou pire, qu’il l’était déjà. Haussant un sourcil, le policier pivota vers lui :

« Tout va bien monsieur ?

– Ou… oui, je rêvassais simplement, je ne vous ai pas vu. »

Malgré le sourire crispé et le front dégoulinant de Thomas, l’homme en bleu grogna et se détourna pour scruter la foule, reprenant sa ronde.

Se gourmandant intérieurement, Thomas reprit sa route. Il ne pouvait pas paniquer ainsi à chaque fois qu’il allait rencontrer les forces de l’ordre. Il était conscient que pour se déplacer illégalement en ville, il allait devoir forcer, contourner ou amadouer la police à différents postes de contrôle. Il devait se préparer à l’avance et commencer par trouver une excuse si sa puce le dénonçait… Il allait falloir être convaincant.

Après un temps qui lui parut interminable, Thomas parvint enfin à se frayer un chemin jusqu’au réseau de transport en commun. Tous les citoyens n’avaient pas le droit de les emprunter et il se demanda comment il allait réussir à monter à bord des rames qui filaient à toute allure à travers la ville.

Plus il approchait de la station, et plus la foule se faisait éparse. Les seules personnes qu’il voyait franchir les portiques menant sur le quai étaient les forces de l’ordre. A la fois intrigué et anxieux, il nota dans un coin de son esprit qu’ils n’appartenaient pas tous au même corps de métier : si la majorité était composée de policiers de proximité, comme celui qu’il avait percuté un peu plus tôt, quelques membres de diverses forces spéciales étaient présents également.

La distance, de plus en plus réduite, le séparant du portique le menant au quai le ramena soudain à la réalité. Comment passer ? Forcer le passage ? Il allait sans doute se faire repérer. Mais il n’avait pas de laisser-passer… Trois pas… Deux pas… Un dernier. Il y était. Il faisait face à deux portes en métal fin et brillant qui lui barraient la route. Alors que son esprit bouillonnait et que la panique se faisait sentir, une autre voix, cette même voix qui l’avait convaincu de partir de chez lui, lui souffla qu’il lui suffisait de se glisser entre les portes.

Ridicule ! L’espace était bien trop étroit. Même un enfant n’aurait pas pu passer. Le temps que cette pensée germe dans son esprit, il se trouvait sur le quai. Volontairement ou non, il s’était inconsciemment glissé dans l’espace entre les panneaux. Une turbine démarra dans son esprit : comment était-ce possible ? Cela ne l’était pas ! Il ne pouvait pas passer ici, c’était évident et tous ses sens le lui disaient. Rêvait-il ? Etait-il devenu une sorte de monstre ? Douce et cajoleuse, la voix revint et lui souffla qu’il avait simplement mal estimé l’espace et qu’il n’y avait pas là de quoi s’inquiéter.

Peu à peu, il reprit contenance. Il était entouré d’uniformes, mais personne ne semblait lui accorder la moindre attention.

Bientôt, la navette arriva. Les portes coulissèrent dans un silence absolu, comme pour l’inviter à entrer. Ce qu’il fit. Après un bref instant d’hésitation, il prit place. Contre toute attente, la navette était bien remplie. Il y avait les policiers, et Thomas apprit que les marchandises livrées aux différents quartiers de la ville étaient également acheminées par navette. Le temps de charger quelques containers vides de produits au nom indéchiffrable, le véhicule s’ébranla.

La sensation était grisante. Il n’avait rien à faire là, et s’il était contrôlé, il allait payer cher sa petite escapade. Mais Thomas savait que personne, dans sa famille, sur des générations et des générations n’avait jamais pris la navette. C’était une pensée enivrante.

Confortablement installé, le menton dans la paume de la main, il regarda défiler par la fenêtre des paysages qui lui étaient inconnus. La navette, prouesse technologique, bravait les escarpements du terrain sur lequel avait été bâtie la ville, enchainant les ralentissements et les accélérations pour négocier toutes sortes de virages, mais aussi s’arrêter aux différentes stations.

Perdu dans ses rêves, imaginant une vie sans restriction, à faire ce que bon lui semblait et à construire lui-même l’avenir qu’il désirait, Thomas ne prêta aucune attention au temps qui passait.

Jusqu’à ce qu’il fût trop tard.

Le soleil fut soudain éclipsé alors que la navette s’engageait dans un bâtiment immense où elle s’immobilisa. Toutes les portes s’ouvrirent simultanément et une voix agréable invita tout le monde à descendre.

Absorbés par leurs conversations, les policiers s’égaillèrent rapidement sans plus d’attention pour Thomas. Les barils furent déchargés et emportés hors de sa vue.

Une boule douloureuse se forma dans la gorge du jeune homme. Etait-ce la fin du voyage ? Il apercevait d’ici les rangées d’uniformes qui contrôlaient toutes les personnes descendant du véhicule, même leurs propres collègues.

Pour ne pas attirer plus encore l’attention, Thomas força ses jambes à bouger et sortit de la navette pour se diriger vers le poste de contrôle le plus proche.

« Bonjour Monsieur, votre puce s’il vous plait ? »

Le policier, l’air avenant, portait un uniforme du département de détection des déviants. Il tendait son lecteur vers lui. Tout était fini. Le monde de Thomas s’effondrait alors que les plans qu’il avait élaborés pendant sa courte liberté partaient en fumée, anéantis par le simple petit appareil dans la main de l’agent.

Résigné, Thomas tendit la main.

Et l’appareil resta silencieux.

« Hmm… Votre puce doit être défectueuse. Vous devriez la faire contrôler »

Le policier se gratta le crâne. Il ne sembla pas particulièrement étonné par l’accoutrement inattendu du jeune homme, nota Thomas. Après un court temps de réflexion, le policier s’écarta avec un sourire.

« Je n’ai aucune raison de vous embêter plus que cela, mais pensez à réactiver votre puce

– Bien sûr, je n’y manquerai pas. Je ne sais pas ce qui s’est passé. »

Thomas avait répondu sans même réfléchir. C’était cette voix dans sa tête qui avait parlé à travers lui, qui lui avait ouvert la voie… Qui venait de lui permettre un pas de plus vers la liberté.

Le bâtiment était gigantesque. Le nombre de policiers présents était impressionnant et Thomas se demanda s’il était réellement nécessaire de payer autant de gens pour contrôler les autres. Il avait faim… Il s’approcha discrètement d’un container en train d’être inspecté mais dont les responsables s’étaient momentanément désintéressés et chaparda un peu de nourriture qu’il avala derechef.

Il sourit de son audace et continua son chemin.

Il enchaina avec une autre navette, se dirigeant un peu au hasard, au gré du mouvement des gens l’entourant. Il n’avait pas de but précis, il voulait simplement partir jusqu’à ce que son instinct lui dise qu’il pouvait cesser de courir. Et il était sûr que cette voix dans sa tête lui dirait quand il pourrait enfin se reposer.


Le temps passa lentement, et Thomas se laissa bercer par les arrêts de la navette. Il fut finalement réveillé par la voix qui demanda à tous les passagers de descendre.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, son souffle le fuit. Il était dans le bâtiment le plus grand, le plus spacieux, le plus lumineux qu’il ait jamais vu. Un nombre incalculable de navettes arrivait à chaque instant, déchargeant leurs passagers et retournant dieu-sait-où. La foule, incommensurable, de gens se mouvait avec fluidité dans l’espace gigantesque du gratte-ciel.

Ebahi, Thomas déambula un peu avant de se laisser finalement porter par la foule vers une autre sorte de véhicule. Avec une curiosité et un émerveillement tout enfantin, il observait cette nouvelle sorte de navette, plus grosse, à l’allure plus tonique, lorsqu’il fut entrainé à l’intérieur.

Le véhicule parti d’un coup, avec une vitesse vertigineuse qui fit chanceler le jeune homme. Tout le monde, en dehors de lui, semblait habitué à ce moyen de déplacement, mais personne ne remarqua son malaise, ni le fait qu’il buvait chacune des choses qu’il voyait autour de lui…

Et le coup de foudre tomba.

Il entendit leur voix avant de les voir :

« Bonjour, présentez votre puce. »

Deux officiers cheminaient parmi les passagers, les contrôlant méthodiquement, un à un. Ils vérifiaient rapidement leurs puces avant de passer au passager suivant. « Pas de problème pensait Thomas. Je l’ai fait une fois, je peux le refaire ». Alors qu’il se répétait cette phrase en boucle, vissant un sourire aussi convaincant que possible sur son visage, il fixait les policiers.

« Nous ne détectons pas votre puce. Présentez votre puce.

– Je… euh… Je ne comprends pas ! »

Un homme se tenait face aux deux officiers. Thomas nota que c’était la seule autre personne présente qui n’était pas en uniforme et n’acheminait pas des denrées quelconques. Il semblait âgé et avait un tic étrange à l’œil gauche.

Le tir résonna, clair et puissant, dans l’espace confiné de la navette.

Les yeux écarquillés, l’air incrédule et la bouche béante, le vieillard baissa lentement son regard vers l’arme encore braquée vers lui, puis vers le trou béant dans son abdomen. Il tomba à genoux. Les officiers présents regardaient la scène avec un intérêt limité. Les autres détournaient simplement le regard.

Dans un râle gargouillant, l’inconnu tomba face contre terre. Deux autres hommes en uniforme vinrent rapidement retirer le cadavre et ce fut comme si rien ne s’était passé.

« Bonjour, présentez votre puce. »

L’esprit de Thomas était glacé d’horreur.

Avaient­-ils réellement abattu cet homme sans autre forme de procès parce qu’il n’avait pas présenté sa puce ? Il ne pouvait en croire ses yeux.

Il fallait qu’il sorte d’ici. Maintenant.

Mais la navette ne s’arrêtait pas, et les officiers se rapprochaient rapidement.

« Bonjour, présentez votre puce. »

Plus qu’une poignée de personnes et ce serait à lui.

« Bonjour, présentez votre puce. »

Trop tard. Il était fait comme un rat.

S’il était resté chez lui, peut-être rien de tout cela ne se serait-il produit. Ou peut-être serait-il mort chez lui. L’un dans l’autre, il ne regrettait pas sa petite escapade, bien qu’elle lui coutât la vie. Il avait eu un vague aperçu de ce qu’était la liberté, même dans sa forme la plus limitée, et il ne le regrettait pas.

« Monsieur, présentez-moi votre puce immédiatement…. »

L’arme était déjà dans la main du policier, étincelant de mille feux, pointée vers Thomas. Et la petite voix prit le contrôle de son corps. Il pointa l’index vers l’arme et, lorsque le policier appuya sur la détente, rien ne se produisit sinon un petit clic.

Il n’était pas possible de savoir si le gardien de l’ordre arborait un air surpris sous sa visière teintée, mais il est assez facile de le deviner.

Un second mouvement de la main de Thomas et les deux hommes en uniformes hochèrent la tête avant de s’éloigner.

« Bien, tout est en ordre. »

Thomas, incrédule, regarda sa main qui avait agi de son propre chef… Et la voix lui susurra à quel point il était une personne extraordinaire. Il n’avait plus rien à craindre de la police maintenant. Elle ne pouvait plus rien contre lui.

Thomas avait eu peur de cette petite voix. Le matin même et au début de son escapade, il avait cru devenir fou. Maintenant, il l’acceptait avec envie. Il voulait se sentir spécial. Il voulait redevenir comme dans son rêve.

Lorsque les portes s’ouvrirent à l’arrêt suivant, Thomas descendit dans un endroit qu’il n’avait jamais vu. Il y avait des maisons ici, de la place, quantité de nourriture et l’air y était pur. Quel magnifique endroit. Thomas allait s’installer ici. Il allait se faire de nombreux amis ici, il en était sûr.

Mais une sensation étrange au creux de ses entrailles le dérangea soudain. Le souffle coupé, il se plia légèrement, pensant à un point de côté. Mais cela ne passa pas. Le souffle court, sa gorge le brûlait et un feu étrange lui prit les tripes.

Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Après tout ce qu’il avait traversé, n’avait-il pas mérité de vivre ? N’avait-il pas mérité d’échapper à ce système abusif et autoritaire ? Ne pouvait-il donc pas mener enfin la vie qu’il entendait ?

« Je veux être spécial, je veux me faire des amis, je veux pouvoir mang… »

Et Thomas tomba, face contre terre. Mort.


« Oui, bonjour Monsieur Durant ! Oui, j’ai vos analyses. Tout va bien. Depuis qu’on vous a retiré votre tumeur, tous les résultats sont bons. Les rayons devraient tuer toutes les cellules cancéreuses qui essaient de métastaser dans votre organisme. Oui, avec plaisir ! A bientôt Monsieur Durant. »

L’analyse de l’histoire

Thomas est une cellule de mélanome

Les mélanocytes sont des cellules que l’on retrouve dans la partie la plus extérieure de la peau, l’épiderme, et qui donnent la couleur à la peau. Les mélanocytes produisent un pigment, la mélanine, et l’accumulent dans des petits sacs qu’ils vont donner aux cellules autour d’eux. Le but de ce pigment est d’intercepter les rayons solaires pour protéger l’ADN de nos cellules et limiter les risques de cancer de la peau.

Fun fact, le nombre de mélanocytes ne change pas en fonction de l’ethnie du sujet, au contraire de la production et l’organisation de la mélanine. Les mélanocytes normaux ont de nombreux bras qu’ils glissent entre les cellules de la peau pour mieux les tripoter et leur filer leurs sacs de mélanine.

Coculture de mélanocytes et de kératinocytes observés au microscope à contraste de phase. © LVMH Recherche.

Les mélanocytes sont des cellules que l’on dit « hautement différenciées »: elles sont très différentes des autres cellules et font un boulot très spécial. Comme la plupart des cellules hautement différenciées, elles ne peuvent normalement pas se multiplier. Ils vivent très longtemps (plusieurs années) et sont reformés à partir de cellules « précurseurs » qui se trouvent dans le follicule pileux ou dans le derme.

Mais voilà, parfois ils partent en sucette.

Quand ils restent relativement calmes, ça donne simplement un grain de beauté, appelé nævus. Dans ce cas, les mélanocytes deviennent ronds et se multiplient un moment de façon incontrôlée en s’accumulant au même endroit. Dans la vaste majorité des cas, les mélanocytes vont finir par entrer « en sénescence » : c’est un état particulier qui force les cellules à arrêter de se multiplier.

Thomas est parti en sucette…

Le mélanome, c’est quand des mélanocytes prolifèrent de façon anarchique et n’entrent pas en sénescence. C’est parfois un nævus qui dégénère (20 à 30% des cas) mais le plus souvent, ça arrive sur peau saine.

Au début, les cellules vont se multiplier (on dit qu’elles prolifèrent) en restant proches les unes des autres et vont former une tumeur bénigne. Le problème, c’est qu’à force de se multiplier trop vite, les cellules ne relisent plus correctement leur ADN et accumulent les erreurs de copiage au fil des cycles de multiplication.

Nos cellules ont un protocole très précis à suivre pour se multiplier en suivant ce que l’on appelle le « cycle cellulaire » : la cellule grandit et multiplie ses constituants afin de pouvoir en donner la moitié à chacune de ses cellules filles, elle recopie ensuite son ADN pour l’avoir en 2 copies puis finit de grandir avant de se diviser, donnant deux cellules filles (le frère jumeaux de Thomas s’est divisé, il est « mort » en donnant deux cellules filles jumelles).

A plusieurs moments, elle va vérifier que tout s’est bien passé : a-t-elle bien tous les constituants dont ses filles auront besoin ? A-t-elle recopié son ADN sans erreur ? Si ce n’est pas le cas, la cellule peut bloquer sa division le temps de réparer, entrer en sénescence si elle n’y parvient pas, voire se suicider si elle sent qu’elle va partir en sucette… C’est ce moment où Thomas a douté en passant les portes tout en sachant que c’est impossible… La cellule ne veut pas être tumorale, elle lutte contre, mais au fil des mutations accumulées lors des divisions incontrôlées, elle va perdre de plus en plus les points de contrôle de son cycle cellulaire, contrôler de moins en moins sa prolifération et va entrer dans un cercle vicieux aboutissant à la formation de la tumeur. La voix, de plus en plus forte, présente et claire dans la tête de Thomas représente ces mutations.

Une fois que les cellules ont beaucoup proliféré, on a donc une tumeur localisée. C’est le moment de faire ce que l’on appelle une « exérèse » : une chirurgie qui retire la tumeur tant qu’elle ne s’est pas encore disséminée.

Comment reconnaitre un mélanome ? Crédit photo : Service dermatologique de l’Institut Gustave Roussy Dr Michel Le Maître Dr Philippe Deshayes Dr Georges Reuter.

Mais au fil des mutations, les cellules vont perdre leurs interactions avec leur environnement. Cela arrive assez tard dans le cas du mélanome (et de certains autres cancers) car si un mélanocyte coupe trop vite les ponts avec ses voisins, il meurt par absence de stimulation. Mais une fois que l’accumulation de mutations a déréglé ce mécanisme, une cellule de mélanome peut se détacher et entreprendre de lever le camp pour aller faire sa vie ailleurs. C’est précisément ce qui arrive à Thomas.

Dans son rêve, Thomas était gros. C’est parce qu’avant que les cellules ne se disséminent (on dit qu’elles métastasent), leurs ancêtres font partie de la tumeur, ce sont des cellules tumorales à part entière, avec leurs interactions avec le reste du tissu. Dans son rêve, tout le monde aimait Thomas, et tout le monde était gentil avec lui, et aucun policier ne l’embêtait… Il faut bien visualiser que si un cancer arrive, c’est qu’il a échappé au système immunitaire à un moment (on va voir plus bas ce que fait le système immunitaire pour les détruire). Et les tumeurs ont des mécanismes qui permettent de se mettre le système immunitaire dans la poche. Elles contrôlent alors plus ou moins l’environnement immunitaire qui va les aider à mieux se multiplier et muter, sans les détruire… La tumeur force le système immunitaire à l’aimer en quelque sorte.

Thomas n’était pas le gentil de l’histoire

Comme on l’a vu plus haut, les cellules qui deviennent tumorales vont essayer de se suicider ou d’entrer en sénescence. Mais voilà, parfois, ça ne fonctionne pas, et dans ce cas-là, il faut trouver comment détecter les cellules qui déconnent.

C’est pour ça que quasiment toutes nos cellules possèdent à leur surface une carte d’identité cellulaire (le complexe majeur d’histocompatibilité de type I… on va l’appeler CMH1, c’est la puce que Tom devrait avoir dans la main), spécifique pour chaque personne, qui montre ce que la cellule est en train de fabriquer : quand la cellule fabrique une protéine, elle va en prendre un morceau, le mettre sur sa carte d’identité et l’envoyer à sa surface. S’il s’agit d’une protéine virale, ou si la protéine a une drôle de tronche à cause des mutations dans une cellule cancéreuse, des cellules spéciales du système immunitaire, les lymphocytes T cytotoxiques (LTc), vont détecter la cellule et la détruire (avec le virus qu’elle contient le cas échéant). Dans notre histoire, ces lymphocytes sont représentés par les gardes qui détectent les puces. La limite étant que si les mutations empêchent, d’une façon ou d’une autre, la présence du CMHI à la surface de la cellule… Ben les LTc ne peuvent plus détecter les protéines bizarres et ne vont rien faire à cette cellule.

Et c’est là que les cellules Natural Killer (tueuses naturelles, NK) entrent en jeu. T’as pas ta carte d’identité ? Too bad. Bam, t’es mort. Vous reconnaitrez les agents, un tantinet bourrins, présents dans la navette. Mais voilà, même eux, qui pourtant sont de sacrés tueurs en série, peuvent être désarmés par le cancer. Au fil des modificateurs génétiques (et épigénétiques), la cellule cancéreuse peut se mettre à produire des molécules qui vont calmer les NK, voire carrément avoir des mutations qui vont empêcher les NK de la tuer… C’est ce qui est arrivé à Thomas.

Des cellules immunitaires (NK et LTc) tuent des cellules infectées ou cancéreuses.

Lorsqu’une cellule veut se mettre au vert et changer de décor, elle pénètre généralement dans la circulation lymphatique. Le circuit lymphatique, c’est une sorte de tuyauterie parallèle aux veines et qui sert à drainer le liquide de l’espace interstitiel, c’est-à-dire autour et entre les cellules. Et donc la cellule métastatique peut se glisser dans les vaisseaux lymphatiques et se laisser porter. Mais elle va rencontrer des points de contrôle : les ganglions lymphatiques. Ces organes sont placés comme sentinelles sur le circuit lymphatique et leur but est de filtrer la lymphe, de détecter les microbes et les éventuelles cellules tumorales (même si parfois ça tourne mal et le ganglion devient la maison d’une métastase). Le premier grand bâtiment que traverse Thomas et où il se fait contrôler est donc un ganglion lymphatique.

Le circuit lymphatique va converger vers le cœur où il va aller se jeter dans le système veineux cave supérieur, juste au-dessus du cœur. La lymphe va se mélanger avec le sang qui revient de l’organisme avant d’entrer dans la partie droite du cœur. Le cœur, c’est l’immense bâtiment qui sert de gare centrale pour les navettes : il fait la transition entre le système veineux et artériel. Et du côté droit du cœur, le sang part au poumon où il va se recharger en oxygène et se libérer de gaz encombrants… Et quand on y pense, dans cet endroit richement oxygéné, abondamment fourni en sang qui peut apporter des nutriments… Quel endroit magnifique pour qu’une métastase puisse s’installer et développer une nouvelle tumeur non ?

C’est une zone de métastase fréquente du mélanome (18 à 36% des métastases) et on s’y sent bien quand on veut grandir de façon démesurée.

On ne comprend pas (encore) parfaitement comment les cellules métastatiques arrivent et s’installent dans un nouveau tissu. La très grande majorité des cellules métastatiques ne vont pas former de tumeur secondaire. Soient que leurs mutations soient trop graves pour leur permettre de s’installer, soit qu’elles soient capturées et détruites par le système immunitaire…

Mais si toutefois elles y parviennent, elles vont faire comme toutes les cellules qui doivent se multiplier : elles vont décompacter leur ADN, c’est-à-dire le dérouler, pour pouvoir bien le lire et le recopier. Et c’est là que la radiothérapie entre en compte. Les rayons, hautement toxiques, détruisent l’ADN décompacté. Ils vont toucher toutes les cellules de l’organisme, et surtout celles qui se multiplient activement, comme les cellules cancéreuses. L’idée est donc de couper en tout petits morceaux l’ADN de ces cellules afin de s’assurer qu’elles n’aient aucune chance de survie. Et c’est ce qui est arrivé à Thomas. Il a « brûlé » de l’intérieur.

Sources :

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